comique

Je suis à la retraite, encore soixante-dix ans à m’éclater, après je ralentis » par Françoise Moreaux-Baudin

Je suis à la retraite, encore soixante-dix ans à m’éclater, après je ralentis

« Bonsoir Docteur Sigmund. Entre ON et moi, il n’y a plus de piments. Il me fait des reproches, encore et encore. Il dit que je suis rigide. Il m’asticote sur mon handicap, sur mon âge. Il m’empêche de respirer.
— Ah ! Madame de Tête-coincée ! Assoyez-vous, prenez votre temps. C’est votre jambe qui vous tarabuste ?
— C’est vrai que j’ai du mal à marcher, mais ce n’est pas pour ça que je suis là. Je voudrais faire un lifting de ma vie, vous comprenez. Il y a des choses à mettre à la poubelle.
— Bien ! Parlez-moi d’une de vos journées.
— Ce matin par exemple. J’ai glacé la viande par ordre alphabétique dans le congélateur. ON m’a dit que j’étais bonne à enfermer.
— … Oui… Vous savez, la relativité est extraordinaire. Vous allez la tester. Que ne feriez-vous jamais en temps normal ? Osez ! Ruez dans les brancards ! Libérez-vous et revenez me voir dans une semaine. »
Ruer dans les brancards… Ruer dans les brancards ! Facile à dire, pensai-je en sortant du cabinet. Forte de ces conseils, je m’épuise le cerveau pour trouver l’idée du siècle. Il n’y a plus que ça qui fonctionne à cent à l’heure chez moi.
***
Cette nuit devant le presbytère, déguisée en curé, je mets en pratique. J’ai imaginé dire la messe. Je sonne, la porte s’ouvre.
« Qui est là ? Demande-t-on.
— Heu… Le remplaçant du père Hervé et vous ? Dis-je à brûle pourpoint.
— Madeleine, pour le ménage. Mais dites donc, z’êtes plutôt appétissant, c’est pas comme… enfin voyez… Allez, on y va, le matelas est neuf, j’me prépare. »
C’en est trop pour moi. Médusée par la tournure des évènements, je rends ma soutane avant de disparaître dans le brouillard tentaculaire. Heureusement qu’il est là d’ailleurs, vu ma vitesse de croisière. Quelle idée ! Mais quelle idée !
***
Un nouvel essai nocturne me conduit clopin-clopant au milieu d’un champ. J’avale un antalgique pour la souplesse et je laisse ma canne dans la voiture. Lourd à mon épaule, mon sac gonflé d’espérance, glisse. Il me gêne. Je me prends le pied dedans et je me retrouve en train de brouter avec une vache qui mâchonne ses dernières remontées gastriques. Problème. Comment me relever ? Pas le temps d’y penser, les ruminants s’agacent. J’arrive à mettre un genou en terre et, dans une lenteur non calculée, j’extirpe de ma besace une bombe de peinture noire. Un pschitt un rien taggueur de bas en haut teint le popotin des limousines. Je ne peux arrêter la débandade. Les pauvres bêtes terrorisées meuglent leur frayeur. Elles courent éperdues à l’instar des folles en goguette d’une Saturday night fever. Elles ameutent le fermier et son chien qui déboulent vers moi. L’un plein de rage, l’autre plein de fusil, le doigt nerveux sur la gâchette, prêt à décharger l’irrévérente cartouche de sel. Je voudrais prendre mes jambes à mon cou. La peur me remet debout. Manque de bol, je dérape sur une bouse. Je m’affale dans la m…. au moment où quelques grains sournois passent à dix centimètres de ma tête. Je fonce à quatre pattes vers ma voiture, le clébard agrippé à la jambe de mon pantalon. Un coup de sac défensif l’oblige à me lâcher. J’en profite pour choper ma canne et escalader mon siège. Je claque la portière au museau du mâtin et je me casse tous feux éteints. Punaise, j’ai le cœur qui bat !
***
Il en a de bonne le psy. Je peaufine un dernier théorème libérateur.
« Allo, Gilles ? C’est Moi. Bon écoute, ne perds par ton temps à discuter, tu me dis oui ou non !
— Hé bé ! Ça doit bien faire vingt… euh… Quarante ans… C’est pas d’hier… Tu sais, je pense toujours à toi.
— Ça tombe bien ! Dis-je catégorique. Je t’attends demain matin devant la mairie de la Truyère à 10 heures. Je serai dans un petit 4X4 noir mat.
— D’accord. Hé bé ! »

Levée à l’aurore, il y a quand même quatre heures de route, je me regarde dans le miroir. J’ai des doutes quant à ma fraîcheur printanière. J’abandonne l’idée des crèmes. A ce point-là, il me faudrait des clous de tapissier pour lisser ma devanture et couper tout ce qui dépasse. Trop de boulot. Je me rassure en me disant que Gilles ne doit plus avoir l’air du perdreau de l’année non plus. Cela dit, je me mets à chercher des préservatifs. Je me demande pourquoi. Ce n’est peut-être pas le produit le plus adapté. A défaut, je récupère au fond de mon chevet un vieux tube de vaseline que je mets dans ma poche…
Profitant des ronflements hors norme de ON, je m’éclipse après lui avoir laissé un mot disant que je vais chez ma sœur. Il fait nuit noire, j’écrase la queue du chat avant de monter dans ma voiture, ça réveille les poules qui alertent le coq. C’est d’un discret. Je sors de ma bagnole et je jette au bel emplumé un seau d’eau glacée pour le faire taire. Je ne vais jamais réussir à partir. Je me rassieds, j’engage la première et c’est là que j’entends coco…riiiii… Flûte ! Ernest ressemble plus à une carpette qu’à un gallinacé. Ça fait un obsédé sexuel en moins, pensai-je en plantant le cadavre sur la fourche. Le temps que ON trouve le pourquoi du comment, je serai rentrée au bercail.

Sur la route les phares des usagers m’éblouissent. A un moment j’ai zigzagué, les mains moites et le cœur joyeux. J’avais envie de chanter. C’est la toute première fois que je. Alors que ON… Bref ! Les kilomètres avalés, je suis au rendez-vous.
Gilles est là, sourire rayonnant. Je glisse au fond de mon siège, les yeux à ras du tableau de bord, je suis dans mes petits souliers. Il baisse sa vitre. J’ai failli ne pas le reconnaître. Je songe au lifting alors qu’il me demande de le suivre vers un endroit tranquille. Je ne sais pas si c’est le bon mot.
Je me sens ridicule derrière son énorme tout terrain boueux qui tracte un vieux van couinant. Quand même, il aurait pu le détacher. Je jette un œil rapide alentour. La rue est vide de toute dénonciation. Mes lunettes noires et une large écharpe cachent ma honte. Je n’ai pas l’habitude, je m’empêtre dans le tissu. Je ressemble à Lawrence d’Arabie sans sa pétrolette. A mon âge, c’est pas Dieu possible. Nous nous garons sur le parking du cimetière. Plus romantique, tu meurs. Je cale.
Un sentiment oublié fait palpiter mon cœur. Dans quel pétrin me suis-je fourrée ? Je-veux-rentrer-à-la-maison ! Je… Trop tard, mon traitement arrive. On voit que la date de péremption est dépassée depuis longtemps. Heureusement qu’il a des yeux. Je veux dire, heureusement qu’il a gardé ses yeux bleus intense. Je m’y noyais à perdre la tête. Je n’ai toujours pas appris à nager. Qu’est-ce que ça va donner quarante ans après ?
« Buongiorno ma testa incastrata, me dit Gilles heureux.
— Bonjour. Euh…, c’était obligé de prendre ton van ?
— Oui, et comme prétexte, j’ai dit à ma femme que j’allais chercher le taureau du père Auguste pour… enfin, tu vois. »
L’image osée gâche un peu mon entrain de ce matin. Il faut avouer que je ne lui ai pas caché mes intentions. Mais quand même, l’affaire n’est pas encore conclue. En sortant de ma voiture, je pousse discrètement ma canne sous le siège, ce qui me fait perdre l’équilibre. Gilles me rattrape dans ses bras. Mes doigts comptent ses vertèbres à travers son gros pull de laine. Puis mes mains glissent le long de son dos jusqu’aux dorsales et s’agrippent aux lombaires du bas. Il se méprend et titube.
« Hé bé ! Quelle fougue ! Dit-il en me remettant d’aplomb. On s’fait quand même la bise avant ? »
Cela fait, je bafouille qu’on a le temps, tandis qu’il se dirige vers le van. Pressé, il s’évertue à ouvrir la porte en secouant énergiquement les clefs prisonnières de la serrure rouillé. Elles lâchent enfin. Il me montre notre château improvisé, comme il dit. Ma tête dodeline. Je suis tout à coup moins sûre. Voyant mon hésitation, il me prend par la taille et me fait grimper. Il n’y a pas de rideaux. En même temps, ce n’est pas Titanic non plus, peut-être avec la transpiration… A peine entrée, les effluves enivrants et les traces desséchées des chevaux me donnent envie de vomir. J’arrête de respirer, le vent claque la porte. L’air ambiant est froid. Je frissonne. Gilles m’entoure avec une couverture équine et me certifie son efficacité thermique. C’est la campagne, mais quand même, me dis-je, loin de sentir la rose, elle me donne des haut-le-cœur. Tu parles d’un préambule ! J’ai les guiboles qui flageolent et je glisse au sol. Pourquoi ai-je laissé ma canne dans ma bagnole ? Il s’approche. Je me psychorigidifie. Il veut me réchauffer et me déboutonne. Maiisoonnn-je-veux-rentrer-à-la-maisooonnn ! Pensai-je tout à coup devant la hardiesse du sexagénaire qui ôtait la viande du torchon.
« C’est quoi ça, me dit-il marquant un temps d’arrêt ?
— Mon maxi sloggi basic ventre plat, hyper confortable.
— Tu me donnes le code, dit-il en s’esclaffant.
— Note, ton kangourou prête-à-rire n’est pas en reste.
Il essaye d’enlever ma forteresse et me tâte les fesses.
« Oh putain, t’es en pleine contracture ?
— Que crois-tu, je fais de la gym, c’est du béton, ajuste le marteau piqueur. »

Quelques temps plus tard, je ne sens plus l’odeur de la paille moisie, ni celle des déjections animales. C’est curieux. Sans mes vêtements, je le regarde, j’ai bien fait de ne pas apprendre à nager. Je me suis noyée dans l’eau de ses yeux bleus. Oubliée la chirurgie esthétique. Car après avoir soufflé dans le carburateur et activé la bougie de préchauffage, je n’ai plus pensé à nos apparences. Ça a démarré, et un peu coincé aux entournures. Les moteurs n’étant plus en rodage depuis…ouh…, juste un peu grippés. Ma jambe était frivole alors que j’imaginais l’escapade de Peter O’Toole enfourchant sa Brough Superior dans le désert marocain. Ben oui, ma clé de dix avait du mal à serrer le boulon et aussi, ça manquait sérieusement d’huile. Alors j’ai sorti mon tube de ma poche et j’ai badigeonné avec soin le quick récalcitrant qui a démarré au quart de tour. Comme quoi, les vieilles machines bichonnées… Première, deuxième, impec. Pour la troisième j’ai eu des difficultés. Sans ma canne, ma jambe ne suivait pas le mouvement et je n’ai pas trois mains. On n’a pas réussi à passer la cinquième, le quick a rendu l’âme. Et moi, je n’avais plus d’essence.
Nos regards se sont croisés, déclenchant une irrésistible et réciproque hilarité, malgré le foin qui nous grattait le derrière. Pas que. L’intérieur me démangeait et l’extérieur de Gilles était rouge violacé.
« On fait une allergie au foin, lui dis-je tandis qu’il attrape mon tube de pommade.
— Hé bé ! T’as vu que c’est pour l’eczéma et que c’est périmé depuis cinq ans ? Je ne tiens pas à perdre mes derniers espoirs.
— Je n’avais pas mes lunettes, j’ai cru que c’était de la vaseline.
— Il y a un point d’eau au cimetière, il faut nous rincer. »
Nous nous rhabillons histoire d’aller faire trempette, mais la porte est coincée. Nous sommes bloqués. Il n’y a pas, ne serait-ce qu’un soupçon d’outil dans cette idyllique cabane à canasson. Appeler un dépanneur ? Qui dans ce trou perdu ? Enfin, une voiture arrive ! Nous tambourinons sur les bas-côtés de la geôle dorée en hurlant.
« Toc, toc, ben y a quelqu’un là-d’dans ? Fait une voix d’homme.
— Ouvrez-nous, s’il-vous-plaît ! »
La serrure, fermement sollicitée, lâche. Le regard qui en dit long, notre sauveur secoue la tête.
« Tiens ! Y a d’la paille, là, dans les ch’veux ! C’est à cause du van, hein ? »
Je l’ai entendu marmonner lorsqu’il est parti : même pas des jeunes, en plus, pauvre France. Faisant de fi de la réflexion, nous nous précipitons au point d’eau. Au contact du froid la bêbête a bleui et j’ai eu le fondement gelé tout le long du retour.
La semaine a passé vite.
« Bonjour, Docteur Sigmund, faut que je vous raconte…
— Ma-da-me-de-Tê-te-coin-cée, me dit-il avec une moue réprobatrice. J’ai fait ma petite enquête. Le jeune voyou travesti en prêtre qui a voulu déshonorer Melle Madeleine. C’était vous ? L’hurluberlu qui a peint les laitières du fermier. C’était vous ?
— Ben oui, j’ai fait comme vous m’avez dit, j’ai osé.
— Tut, tut, tut ! Votre manque d’amour transparaît, dit-il en prenant son ordonnancier. Quelques plant…
— Oh pour ça, ne vous inquiétez pas, j’ai largement anticipé la prescription, coupai-je en le saluant. »
C’est sur un petit nuage que je quittai le cabinet. J’étais en pleine convalescence…
« Allo, Gilles ? »

Fin

Une réponse à “Je suis à la retraite, encore soixante-dix ans à m’éclater, après je ralentis » par Françoise Moreaux-Baudin”

  1. Eric dit :

    Bravo pour cette petite nouvelle pleine d’humour déjantée, le style est une sorte de mélange à la San Antonio et Georges Arnaud assez réussi.

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